Extrait d'une interview de Roger Smith par Khatchig Mouradian

Retour à l'accueil - Pour m'écrire directement - Mon site personnel

 Traduction Louise Kiffer

« Regarder en arrière, aller de l'avant »

On dit que la meilleure façon d'aller de l'avant est de regarder en arrière.
Ce n'est pas une très bonne idée quand on conduit une voiture, mais à chaque fois que "en arrière" signifie tourner les yeux vers le passé, la mémoire ou l'histoire, cette déclaration sonne aussi juste qu'un cliché.

"Le Génocide arménien nous fournit plusieurs clés pour comprendre les raisons des génocides contemporains, les signaux d'avertissement, et nous donne ainsi l'espoir que si les nations agissaient, un génocide pourrait être évité" dit le professeur Roger Smith dans cette interview. Dans un monde empesté par les génocides et le nettoyage ethnique, nous , êtres humains, avons souvent eu tort de ne pas regarder en arrière, de reconnaître nos erreurs, d'en apprendre suffisamment pour aller de l'avant. Malheureusement, les dirigeants du monde aujourd'hui s'intéressent davantage à faire l'histoire – si tordue qu'elle soit – qu'à en tirer des leçons " Nous apprenons de l'histoire que nous ne savons rien de l'histoire" dit George Bernard Shaw.

Selon Paul Valéry, "l'Histoire est la science de ce qui n'arrive jamais deux fois". Oui, il est probable que les Arméniens ne vont pas être obligés de marcher jusqu'au désert, et assassinés encore une fois. Mais quand les Arméniens continuent à réfléchir sur le déracinement et l'extermination presque totale de leur peuple en 1915, ils ne peuvent pas s'empêcher de voir le chemin qui a conduit l'humanité à l'Holocauste, au Cambodge, à la Bosnie, au Rwanda et plus récemment au Darfour.

"Ceux qui ont perpétré le Génocide ont appris, de leur propre "étude" du génocide, qu'ils peuvent commettre ce crime sous le couvert de la guerre, au nom de l'autodéfense, qu'ils seront assurés de l'impunité, qu'ils pourront dénier avoir commis le génocide, et que le monde oubliera", dit Roger Smith. Le message est fort et clair. Si l'on veut voit reconnu dans le monde entier le meurtre d'un million et demi d'Arméniens dans l'Empire Ottoman, si l'on veut que les millions de Juifs et de Tsiganes assassinés en Europe reposent en paix, alors il faut faire quelque chose maintenant pour le Darfour ! Et agir de façon à prouver que Bernard Shaw avait tort et que Paul Valéry avait raison.

Roger W. Smith est professeur émérite au Collège William & Mary en Virginie, où il a donné des cours de philosophie politique et enseigné une étude comparative du génocide. Ancien élève de Harvard et de l'Université de Californie, Berkeley, Roger Smith a écrit de nombreux livres sur la nature et l'histoire du génocide, et les possibilités de l'empêcher. Il a traité, parmi d'autres sujets, du rôle de la distinction sexuelle, du déni et du refus pendant 35 ans, des Etats Unis, de ratifier la Convention du Génocide, entérinée seulement en 1988. Roger Smith a écrit l'introduction à une édition récente de "Ambassadeur Morgenthau's Story" (publiée pour la première fois en 1918) un compte-rendu classique du Génocide arménien. Ses autres travaux comprennent "Women and Genocide" et "Professional Ethics and the Denial of the Armenian Genocide", tous deux publiés dans le journal "Holocaust and Genocide Studies", respectivement en 1994 et 1995. L'une de ses publications les plus récentes est: "American Self-Interest and the Response to Genocide" publié dans le "Chronicle of Higher Education"  le 30 juillet 2004. Il est aussi l'auteur de la préface à l'Encyclopédie Macmillan du Génocide et des Crimes contre l'Humanité,  intitulée "Perpetrators", publiée en novembre 2004.

Les conférences publiques du professeur Smith l'ont conduit en Arménie, en Europe de l'Ouest, au Canada et dans de nombreuses universités prestigieuses à travers les Etats Unis. Il a aussi donné des interviews à la "Voice of America", The National Public Radio,  The Canadian Broadcasting Corporation, The Public Broadcasting Service,  a participé à des documentaires sur le génocide, et a produit un témoignage devant le Congrès US.

Le professeur Smith est co-fondateur et ancien président de l' "International Association of Genocide Scholars". Il est actuellement directeur du Programme du Zoryan Institute's Genocide and Human Rights, à Toronto.
www.zoryaninstitute.org

Dans cette interview, il revient sur un siècle de Génocide.


Dans un article publié récemment dans "Chronicle of Higher Education (Chronique d'un Enseignement Supérieur) vous dites: " Des groupes de pression relativement petits, bien organisés sont très probablement plus efficaces, auprès de ceux qui font la politique, pour agir contre le génocide, qu'une opinion publique vaste mais quelque peu amorphe". Vous citez, entre autres, des faits qui montrent que l'opinion publique n'a pas directement accès aux décideurs politiques, et que les groupes des Droits de l'Homme sont des experts de la persuasion.
Comment des groupes des Droits de l'Homme traitant de cette question spécifique ont-il pu être plus efficaces lorsqu'ils ont fait pression pour une position plus ferme contre les génocides ? Envisagez-vous une meilleure stratégie pour un fonctionnement plus efficace de tels groupes ?
Les groupes de Droits de l'Homme, ces dernières années, se sont multipliés, mais leur effet sur la politique, que ce soit en Bosnie ou au Rwanda, n'a pas été très grand. Les budgets sont étroits, les agendas diffèrent, et les ressources et les efforts tendent à se disperser. Mais ils se sont principalement heurtés à la réticence des Etats Unis et d'autres pays,  à agir pour empêcher le génocide ou y mettre fin.  Mais les choses changent. La Somalie a jeté une ombre sur son engagement au Rwanda; maintenant, les coûts de n'avoir pas agi au Rwanda jettent une ombre sur le Darfour.
Dans le climat actuel, peut-être qu'une pression directe sur les décideurs, que ce soit des gouvernements nationaux ou les Nations Unies, serait plus productive.
Mais les organisations de Droits de l'Homme doivent aussi créer des moyens de faire pression plus efficacement. Cela va exiger l'accès à des ressources plus importantes, mais dans certains cas à des changements internes et un changement d'objectif; par exemple, s'écarter des individus, et se tourner vers  la politique et des institutions.  Certaines organisations (Amnesty International) se sont orientées vers les prisonniers objecteurs de conscience (c'est-à-dire des individus) plutôt que vers les meurtres de masse. "Human Rights Watch" (Vigilance pour les Droits de l'Homme) a pris une voie d'accès différente, se concentrant sur la politique et les institutions. D'autres organisations se sont principalement consacrées à apporter des secours et se sont vues obligées d'être neutres entre les exterminateurs et les victimes (peut-être même ont-elles ôté de telles distinctions de leur vocabulaire). Des organisations moins nombreuses mais plus fortes pourraient aussi être nécessaires: l'efficacité n'est pas nécessairement augmentée par une multiplicité de groupes. Néanmoins, je pense que les organisations des Droits de l'Homme, contrairement à une opinion publique quelque peu amorphe, peuvent aider à inciter les décideurs politiques à agir contre le génocide.
Au cours de la réunion annuelle de l'Institut pour l'Etude du Génocide, vous avez dit, vous référant au livre de Samantha Power qui a reçu le prix Pulitzer, "A Problem from Hell" (Un problème venu de l'Enfer) :"Mon seul souci pour le livre de Power est que dans quelques années elle aura à publier une mise à jour de l'édition, comportant encore un autre génocide, un autre devant lequel, encore une fois, les Etats Unis seront restés sans rien faire".
Quel est votre avis sur la réaction de l'Occident vis-à-vis des atrocités au Darfour ? Pensez-vous que le chapitre sur le Soudan ne sera pas  différent des précédents ?
J'espère que le Darfour va prendre une autre tournure, et que la réaction mondiale pourra peut-être mettre un terme aux tueries et à la destruction. Mais il y a des signaux mitigés: le Congrès US appelle ce qui se passe un "génocide", mais ce qu'il propose de faire, à part un genre de sanction par les Nations Unies, n'est pas clair. D'autre part, l'Union Européenne dit que ce qui  se passe au Darfour n'est pas un génocide, elle n'est donc pas favorable à une intervention active. Le Conseil de Sécurité des Nations Unies a donné un mois de délai au Soudan pour améliorer la situation; l'Union Africaine semble plus active que dans le passé, et différents pays (y compris le Rwanda) ont l'intention d'envoyer des inspecteurs dans la région. Mais le Soudan continue à soutenir qu'aucune intervention n'est nécessaire, que les milices sont des hors-la-loi et non pas des partisans du régime. Il est difficile de prédire ce qu'il va arriver, mais je présume qu'il n'y aura aucune intervention directe.
Dans votre témoignage devant le Comité de la Chambre des Représentants, sur le Sous-Comité des Relations Internationales pour les Opérations Internationales et les Droits de l'Homme, vous avez dit:
"Le cas arménien est le prototype de la plupart des génocides que nous avons vus depuis 1945;  il était territorial, dirigé par le nationalisme, et entrepris avec un niveau de technologie relativement bas".  Pouvez-vous SVP faire un parallèle entre le Génocide arménien et les autres génocides en termes de territoire, de nationalisme et de technologie ?
De nombreux universitaires, et le public en général, ont pensé que l'Holocauste était le modèle du génocide;  ils l'ont vu comme mené par une idéologie raciale, qu'il était transnational, qu'il tuait des gens de toute l'Europe, et qu'il employait une technologie compliquée pour transporter et tuer de façon groupée des millions de personnes. Avec ces standards, les génocides qui ont eu lieu avant ou après l'Holocauste tendaient à être désignés comme "tragédies" mais non pas des génocides.
Cela a eu pour résultat d'humilier les victimes de ces génocides et de nous aveugler sur la nature durable du génocide au 20ème siècle. Car les caractéristiques décrites de l'Holocauste ne s'appliquent pas à la plupart des génocides qui ont eu lieu depuis 1945. Que ce soit au Bangladesh, au Burundi, au Rwanda ou en Bosnie, il y a eu des comportements que l'Holocauste n'a présentés à aucun moment: là où les tueries étaient largement territoriales, l'idéologie était le nationalisme (le cas du Cambodge est différent à cet égard), et la technologie employée était d'un niveau relativement bas: des houes, des machettes, des balles, le feu, le mort par le froid, et la faim.  C'est plutôt avec le Génocide arménien de 1915 qu'on pourrait faire un parallèle; ce fut vraiment le prototype de la plupart des génocides qui ont eu lieu depuis 1945 et qui a lieu actuellement au Darfour. En plus de tous les éléments déjà mentionnés, il y a les prétentions des exterminateurs comme quoi ils ne faisaient que se défendre contre les révolutionnaires et des rebelles, que ce qui a eu lieu était une guerre civile et non pas un génocide. Le génocide arménien donne une idée des raisons pour lesquelles les génocides contemporains se produisent, quels en sont les signes avertisseurs, donnant ainsi quelque espoir, si les nations agissent, que le génocide imminent puisse être évité.

La suite de l'interview, en anglais et traduite en arménien peut être lue sur le site:
http://www.aztagdaily.com/interviews/Smith.htm

Quelques liens sur l'actualité concernant le Darfour :

20 avril 2006: http://www.lexpress.fr/info/monde/dossier/soudan/dossier.asp?ida=437852

Tchad, Darfour, l'imbroglio: http://www.liberation.fr/page.php?Article=376097

18 avril: all Africa: http://fr.allafrica.com/stories/200604180509.html